La naissance par le rite
Si au commencement était, selon un texte bien connu, le verbe, sa conversion dans la prothèse technique de l’écriture, au sens strict, n’est pas moins sacrée. « Toute Écriture est inspirée de Dieu, et utile pour enseigner, pour convaincre, pour corriger, pour instruire dans la justice1 » Fig. 1. L’une des théories de l’apparition de l’écrit est justement liée à l’existence de formes d’« écritures orales » dans les sociétés des temps du mythe. Des formules rituelles, des chants liturgiques, des grands récits dont l’énonciation devait être scrupuleusement respectée ont exigé une technique mnémonique de notation. Sont apparues des écritures « attachées » parce qu’« inséparables » de discours sacrés et des « institutions » qui en faisaient usage. Des écritures « sélectives » parce qu’elles ne notaient pas l’intégralité du chant, du récit, du rite souvent cyclique et répétitif, mais seulement la partie variable nécessaire et suffisante à la conservation et à la stabilisation de l’ordonnancement réglé des récitations fondatrices2. Ces « écritures attachées et sélectives », Carlo Severi et Pierre Déléage les relèvent dans diverses cultures de groupes humains assez chasseurs cueilleurs où elles viennent inscrire toute une série de supports mnémoniques : des cordes à nœuds, des crochets, des cannes, des bâtons…
[Dans le cadre du parallélisme d’un rituel dans lequel des listes de noms, accompagnés ou pas de danses, de musiques… sont enchâssés dans des énoncés qui sont à chaque fois répétés] le spécialiste [Teko de Guyane française] qui dirigeait le rituel enfilait, les uns à la suite des autres sur une cordelette de coton, de petits objets qui figuraient chacun un nom de pièce ; ces objets prenaient la forme d’une partie corporelle de l’animal nommé (une plume d’oiseau, une pince de crabe, une touffe de poils de pécari, etc.) ou de sa figuration, sculptée sur un morceau de balsa (un oiseau, un banc, etc.). Chaque objet de la cordelette renvoyait donc à une pièce musicale, à un nom chanté et à une danse particulière, c’est-à-dire, plus précisément, à la partie variable de chacun de ces modes d’expression, la partie constante n’ayant pas besoin d’être notée. La sériation linéaire de ces variables le long de la cordelette permettait la mémorisation de leur ordre d’occurrence au cours du rituel3.
Pierre Déléage
Les pictogrammes, disent les chamans cuna, ne sont pas utilisés pendant l’application rituelle des chants. Un bon thérapeute doit pouvoir chanter, au cours d’un long rituel de guérison, sans jamais se référer aux dessins. La pictographie est un instrument essentiellement didactique : elle ne concerne que les chamans et leurs élèves4.
Carlo Severi
Dans l’Orient antique, proche ou lointain, qui est le lieu le plus ancien connu des apparitions de l’écriture au sens strict – en latin orio (je nais) –, l’écrit, cette forme linguistique qui paraît défier, comme les dieux, les finitudes humaines, est le signe de l’élite, du surplomb, de la manifestation divine Fig. 2. En Mésopotamie les rois et les dieux s’écrivent. On dépose des textes en offrandes aux dieux. Les dieux écrivent le monde de signes obscurs à décrypter : le ciel étoilé, la course des astres, les foies, les poumons, le cœur ou la rate de bovins ou d’ovins sacrifiés Fig. 3. Chez les Grecs et les Étrusques, les vols d’oiseaux. En Chine, les motifs sur les omoplates de bœuf ou les carapaces de tortues révélés par l’apposition du fer chauffé… L’élégant, l’élu partagent l’origine latine legere-legire-legare (lire, cueillir, choisir)5 de celui qui est désigné par la lecture-écriture divine Fig. 4.
L’écriture humaine est souvent d’abord oraculaire6, divinatoire. Elle commence par la cérémonie de révélation, la transcription, la reprise d’une écriture divine dont elle paraît partager la substance. Pendant longtemps, on lit d’abord l’écriture des dieux, et, quand on écrit, c’est pour les dieux plutôt que pour les hommes. L’originelle écriture chinoise ossécaille note les réponses à la question de l’initié produites par la matière de l’os ou de l’écaille passée à l’épreuve du feu Fig. 5. Les anciens Égyptiens préparent pendant toute leur vie le livre de leur mort ou « livre pour sortir au jour » écrit en glyphes sacrés encrés, ailleurs gravés sur les temples – en égyptien traduit en grec « hiéroglyphes », de hieros (sacré) et gluphein (graver)7 Fig. 6. L’homme ne se considère d’abord, comme le souligne l’assyriologue Jean-Marie Durand à propos de l’ancienne Mésopotamie, que comme le lecteur « de textes dont [il n’est] pas l’auteur » : de textes « de commémoration, non de communication8 ». En Grèce antique, le contrat gravé se place dans les sanctuaires, sous la protection et la garantie des dieux. Ladite « bibliothèque » du souverain assyrien Assurbanipal regroupe, dans son palais du viie siècle avant notre ère, toutes les ressources écrites utiles aux médecins, astrologues et autres incantateurs en charge de sa protection. Selon l’assyriologue Dominique Charpin9, il s’agit d’un « véritable arsenal de sauvegarde magique et religieuse » : des tablettes divinatoires d’astrologie, de tératologie10, d’oniromancie11, d’haruspicine12, de la littérature conjuratoire13 et apotropaïque14 15. Dans les traditions cabalistiques du judaïsme iconoclaste – et de façon variable au sein du développement des trois religions du Livre –, les signes de l’alphabet, « éléments constituant le Texte sacré, lui-même considéré comme le déplacement de la Parole divine sous la forme d’une écriture intangible […] ont été utilisé[s] comme la matière première seule apte […] à représenter la forme visible du divin. Cette écriture […] est déjà elle-même un lieu consacré de l’apparition de l’invisible […] Elle fournit la vision sensible d’une parcelle du monde supérieur, parcelle qui à la fois dérive de la divinité et la condense tout entière16 ».
La déesse Nisaba, la femme qui irradie de joie, / La femme-scribe fiable, la dame de tout savoir a guidé tes doigts sur l’argile, / elle a rendu belle ton écriture sur les tablettes, / elle a fait resplendir la main avec un calame en or17.
Hymne au roi d’Isin Lipit-Ishtar
Le dieu Marduk, le sage parmi les dieux, m’a offert en présent un vaste entendement et une profonde intelligence. Le dieu Nabu, le scribe de l’univers, m’a donné en cadeau les préceptes de sa sagesse. Les dieux Ninurta et Nergal ont doté mon corps d’une puissance héroïque et d’une force physique sans égale. J’ai étudié l’art du sage Adapa, le savoir caché de tout l’art du scribe. Je connais les signes omineux du ciel et de la terre ; je peux en discuter dans l’assemblée des savants. Je suis capable de débattre de la série « Si le foie est le reflet du ciel » avec les devins experts. Je peux résoudre les divisions et les multiplications compliquées qui n’ont pas de solution. J’ai lu des textes complexes, dont la version sumérienne est cryptée, et la version akkadienne difficile à éclaircir. J’ai examiné des inscriptions sur pierre d’avant le déluge, dont la signification est cachée, obscure et embrouillée18.
Assurbanipal
Une hypothèse s’offre peut-être pour expliquer le mobile qui présida à l’invention de l’écriture en Mésopotamie : la divination, la volonté de déchiffrer les présages et pénétrer le code graphique propre à la sphère divine […]. L’un des deux verbes sumériens pour dire « écrire », hur, a pour correspondant en akkadien esêru, lequel fait référence […] à l’inscription par les dieux de présages sur des supports variés. […] Lorsque le roi Gudéa de Lagash (xxie siècle avant notre ère) veut construire un nouveau temple, les dieux lui offrent des présages favorables et la déesse Nisiba note sur une tablette, à l’aide d’un calame, les configurations stellaires qui préfigurent “le plan”. C’est alors qu’intervient le scribe divin, le dieu Nindub, « seigneur de la tablette », qui transcrit l’écriture en signes cunéiformes19.
Jean-Jacques Glassner
Ô roi, éveille-toi. Rassemble-toi, dresse-toi et assieds-toi, secoue la terre qui est sur toi, repousse ces deux bras qui sont derrière toi en tant que Seth. L’œil d’Horus vient vers toi au début de la décade20.
Texte des Pyramides, texte de résurrection à l’adresse du roi Téti
Ce texte est transcrit conformément à ce qui a été trouvé en écrit (par) le prince Djédefhor, qui le trouva dans un coffre secret, en un écrit du dieu lui-même, dans le temple d’Ounout, maîtresse d’Ounou, quand il voyageait pour faire l’inspection des temples, des villes et des buttes des dieux ; ce qui est récité est un secret de la Douât21, un mystère de la Douât, un mystère de l’empire des morts22.
Livre des Morts
La forme de divination la plus ancienne attestée en Chine est la divination par l’os (ostéomancie). Ses premières traces remontent au Néolithique23. Le principe de cette divination consistait à interpréter les craquelures obtenues sur des os après les avoir soumis au feu ou à une source ardente. Cette pratique connut probablement son apogée en Chine à la fin de l’âge du Bronze, sous le règne des derniers souverains de la dynastie des Shang (xiiie-xie siècles avant notre ère). À cette époque, c’est en très grand nombre et de manière extrêmement fréquente que l’on utilisa, non seulement des os (en majorité des omoplates de bœuf), mais aussi des écailles de tortue (essentiellement des plastrons). À la différence des os divinatoires du Néolithique, les os et les carapaces de l’époque Shang portent des inscriptions gravées. À ce jour, ces inscriptions témoignent du plus ancien usage de l’écriture chinoise24.
Redouane Djamouri
Le mot wen signifie ensemble de traits, caractère simple d’écriture. Il s’applique aux veines du bois, aux constellations, représentées par des traits qui relient les étoiles, aux traces de pattes d’oiseaux et de quadrupèdes sur le sol (la tradition veut que l’observation de ces traces ait suggéré l’invention de l’écriture), aux tatouages, ou encore, par exemple, aux dessins qui ornent les carapaces des tortues. (« La tortue est sage dit un texte ancien – c’est-à-dire douée de pouvoirs magico-religieux – car elle porte des dessins sur son dos ».) […]25
Jacques Gernet
Si dans la Chine archaïque les devins ont été amenés à procéder à la divination « par la tortue », c’est que la tortue a pu apparaître – à en juger par ce qu’en dit le ch. 128 du Shiji consacré à ce sujet –, comme un modèle réduit du cosmos, avec sa carapace ronde, au-dessus, comme le ciel et plate, au-dessous, comme la terre, et avec sa capacité de longévité considérable, à l’image de la durée immense de l’univers26.
Léon Vandermeersch
Comme il parlait ainsi, un oiseau passa sur sa droite, / un aigle de la cour emportant entre ses serres une oie, / une énorme volaille : les valets et les femmes / le poursuivant en criant ; l’aigle s’approcha d’eux / puis, devant les chevaux, partit à droite. À cette vue, / chacun se réjouit, et tous les cœurs s’épanouirent. / Pisistrate, fils de Nestor, prit la parole : / « Explique Ménélas, enfant de Zeus, grand capitaine, / si c’est pour nous ou pour toi seul qu’un dieu fit voir ce signe »27 !
Homère
Cléon, fils de Cleunicos, a vendu à Apollon Pythien un corps mâle qui a nom Istiæos pour le prix de quatre mines, à condition qu’Istiæos soit libre, que nul ne puisse mettre la main sur lui pendant toute sa vie et qu’il fasse ce qu’il veut28.
Inscription de Delphes d’affranchissement d’un esclave par forme de vente à une divinité
Le signe sacré du secret
En Mésoamérique, à partir du iie siècle, l’écriture maya va peut-être encore plus loin dans la célébration des mystères du monde qui recherche les motifs cachés de toutes les paréidolies ou de toutes les théophanies dans les nuages, les ciels étoilés, les manifestations du vivant. Et en particulier dans les phénomènes « élevés » comme les vols d’oiseaux grecs et étrusques, ou encore plus sensiblement dans ce qui paraît déjà ressembler aux signes à la fois saillants et pourtant résistants de l’inscrit : les dessins des carapaces de tortue, les traces d’animaux dans le sol, les petites graphies réticulaires des joues et du front qui donnent son nom au serran écriture (Serranus scriba) des pourtours rocheux des côtes méditerranéennes de mes étés. En pays maya, les taches de la robe du jaguar Panthera onca dont se couvre le chilam (prophète, devin) badam (jaguar), interprète des dieux yucatèques.
L’écriture maya semble en effet vouloir accuser, au-delà d’une singulière conversation entre image et texte, la dimension hautement codifiée, culturelle, symbolique, arbitraire voire obscure, à la fois du fonctionnement intrinsèque de tout dispositif scriptural et de ses représentations sociales et anthropologiques, d’ostentation, de fétiche, d’énigme Fig. 7. L’épigraphiste Stephen Houston a souligné l’ambiguïté entre la grande lisibilité visuelle des signes imagés mayas et l’hermétisme de leur emphase sacrée29. L’ethnologue Michel Boccara30 a montré combien ce système scriptural « de nuit », rapidement à la fois logographique – un signe imagé par mot – et syllabaire – un signe visuel par syllabe –, avec des déterminants orientant l’interprétation, autorisait une polysémie qui complexifiait et opacifiait intentionnellement les lectures de sons et de sens. « On trouve [dans l’écriture maya] un grand nombre d’allographes, c’est-à-dire de signes différents pour représenter le même mot, de polyphones, c’est-à-dire de signes syllabiques ayant différentes lectures phonétiques. De plus les scribes prennent un malin plaisir à alterner notations logographiques et syllabiques et à segmenter les mots de multiples manières31 ». Chez les Mayas, l’écriture fondamentalement divinatoire est résistance à l’évidence du sens. Elle procède du mystère sacré du vivant Fig. 8.
Xocén est aujourd’hui un village du Yucatan qui est le centre rituel d’une ancienne mythologie maya mêlée de christianisme toujours active. Xocén qui signifie « lis-moi » se rapporte à un livre ou plutôt au Livre : le Testament, le Livre sacré, le Livre des prophéties. Un livre géant d’un mètre carré. Un livre dit « acheiropoïète », du moins « naturel » – qui n’a pas été fabriqué de main d’homme – et qui définit « en se lisant lui-même » un centre du monde, le centre d’un monde : U Chuumuk Lu’um. La tradition récente veut que ce livre sacré ait été volé par les Américains des États-Unis du Nord, leur permettant d’inventer ces choses du futur déjà contenues dans le Livre : les avions, les trains, les fusées… Le mythe continue de prendre d’assaut le développement historique quand les habitants demandent à leur président, Carlos Salinas de Gorarti, alors qu’il visite le village en octobre 1990, de retrouver le livre sacré. Des recherches sont menées sous l’autorité de l’anthropologue Arturo Warman, du gouverneur de l’état Dulce María Sauri et de la journaliste Águeda Ruiz. Cette dernière est emprisonnée puis expulsée de la ville par une assemblée populaire excédée par l’échec des recherches. On finit par consigner dans un « livre du Livre » les résultats de cette enquête avortée accompagnés d’une anthologie des histoires du Livre. Ce livre de rechange est enfin placé près du Père de la Très Sainte Croix de Pierre, le patron de Xocén, inaccessible entre les mains du Gardien Jaguar de Pierre32… Fig. 9
Le nom même d’ak’ab ts’ib, [(L’écriture-dessin obscure). Le terme ts’ib signifie à la fois (écriture, dessin et peinture). Le terme ak’ab peut se traduire par (nuit, obscur)33, qui désigne l’écriture glyphique en yucatèque, exprime bien le projet des Mayas : d’une part, l’écriture ne peut être séparée du dessin ; d’autre part, elle est obscure, nocturne. Elle n’a pas pour objet de dévoiler, mais de le voiler, de dire en masquant car la nature du monde est énigmatique, et le moyen d’en rendre compte n’est pas de le clarifier34.
Michel Boccara
C’est un livre naturel car il n’a été fabriqué par personne. Le livre tourne seul ses pages. Chaque jour s’ouvre une page et si quelqu’un veut la tourner intentionnellement, il saigne parce qu’il est vivant35.
Mythe d’origine yucatèque du livre glyphique
Je me rappelle avoir caressé avec respect les soyeux volumes d’une certaine encyclopédie chinoise dont les caractères finement peints me parurent plus mystérieux que les taches de la peau mouchetée d’un léopard36.
Jorge Luis Borges
Le signe du vivant
On peut penser au sujet de ce livre sacré maya clairement assigné aux puissances du vivant à la pratique juive de la gueniza(h), en hébreu (dépôt, enterrement), qui désigne la pièce d’une synagogue dans laquelle on conserve des documents obsolètes ou inutilisables comportant un des noms de Dieu, en attendant de les enterrer dans un cimetière consacré Fig. 10.
Mais c’est aussi que le vivant semble depuis longtemps procéder de la grammaire, du mystère des codes lettrés. C’est ainsi presque par la métaphore intempestive de la technique mécanique d’impression typographique que l’abbé René Cadiou dit le vieux Cicéron37 s’inspirer de Démocrite38 – au travers d’Aristote39 – quand il compare – de manière critique – les atomes qui composent le principe de toute chose à des « lettres d’or ou de bronze (tels des “cachets” mycéniens) qui par la pression du poids s’insèrent en corps de mots ; autrement dit à des intailles toutes de même type ou de même dimension40 ». Le rapprochement entre lettres et corps, atomes ou éléments, revient souvent dans l’Antiquité au point que Michel Serres a pu émettre l’hypothèse « que l’idée atomique fut produite au moment de l’invention de l’écriture ou des alphabets non idéographiques41 ». Aristote compare les éléments naturels à un genre de graphie lorsqu’il décrit les théories anciennes de Leucippe42 et de Démocrite. Les signes se distinguent par traits formels qui les opposent, les rassemblent, les articulent dans un ordre, une direction.
Il est peut-être frappant de retrouver, à partir de la moitié du xxe siècle, l’utilisation par les scientifiques états-uniens et britanniques Oswald Avery43, Rosalind Franklin44 ou Marshall Warren Nirenberg45, de la combinaison d’un nombre restreint de lettres pour désigner les bases azotées de l’ADN du programme du code génétique susceptible de s’exprimer dans la constitution moléculaire du vivant Fig. 11.
Dans les traditions juives, le Sefer Yetsirah – en hébreu ספר יצירה (Livre de la Création ou de la Formation) – pose que la composition du monde est un effet de l’agencement des dix lettres de l’alphabet hébraïque. Ces sef(ph)irot(h)s – qui sont aussi des nombres – apparaissent comme les dimensions manipulables de l’alliance à l’univers divin. L’écrivain Alberto Manguel rapporte que « selon une légende juive médiévale, les savants talmudistes Hanani et Hoshaiah, une fois par semaine, étudiaient le Sefer Yetsirah et, au moyen d’une bonne combinaison de lettres, créaient un veau de trois ans dont ils faisaient ensuite leur diner46 » Fig. 12.
Le Golem, création technique inquiétante des traditions juives tchèques du xvie siècle, vit et meurt par la force du jeu de l’inscrit. Le mot EMET(H) (fidélité, vérité, en instruction divine), tracé sur son front de glaise, et le nom ineffable de dieu inscrit sur un parchemin obstruant sa bouche le mettent en action. Le retrait de l’Aleph, souffle initial de l’inscription frontale, le fait régresser au mot MET(H) de la mort dans un jeu de mot aux accents tragiques Fig. 13.
Démocrite et Leucippe, en imaginant les figures des atomes, expliquent par ces figures l’altération et la génération, à savoir par leur dissociation et leur association la génération et la destruction, par leur ordre et leur orientation l’altération. […] Grâce à cette hypothèse, les changements dans un objet composé d’atomes peuvent avoir pour effet que le même objet apparaît sous des aspects opposés à tel observateur et à tel autre, et qu’un corps se transforme si un corps étranger, même petit, vient s’y mélanger et apparaît entièrement changé si une seule partie change de place ; avec les mêmes lettres, en effet, on peut composer une tragédie et une comédie47.
Aristote
[…] c’est de la même manière que [Leucippe et son « associé » Démocrite] prétendent que les différences dans les éléments sont les causes de toutes les autres qualités. Seulement, ces différences sont, d’après eux, au nombre de trois : la figure, l’ordre et la position. Les différences de l’être, disent-ils, ne viennent que de la proportion, du contact et de la tournure. Or la proportion, c’est la figure, le contact c’est l’ordre, et la tournure, c’est la position : ainsi A diffère de N par la figure, AN [diffère] de NA par l’ordre, et Z, de N par la position48.
Aristote
Mais voyons ! dans nos vers mêmes, à tout instant t’apparaissent des lettres communes à plusieurs mots, et cependant tu dois reconnaître que ces vers, ces mots, sont diversement composés : non qu’ils n’aient que peu de lettres communes, non qu’il ne puisse se trouver deux mots où tous les éléments se ressemblent, mais parce qu’en général les ensembles ne sont pas pareils de tous points. C’est ainsi que dans d’autres corps encore, malgré les éléments nombreux qu’ils ont identiques, la somme des éléments diffère. N’aura-t-on donc pas raison de dire qu’une même composition ne se peut retrouver dans la race humaine, dans les céréales et dans le corps des arbres vigoureux49 ?
Lucrèce
Là-dessus, comment ne pas m’étonner que quelqu’un puisse se convaincre que certains corps solides et indivisibles, emportés par la force de la pesanteur, produisent par leur rencontre fortuite ce monde si perfectionné et si beau ? Lorsqu’on admet cette possibilité, je ne comprends pas pourquoi on ne penserait pas aussi que les vingt et une lettres de l’alphabet, en or ou en n’importe quelle matière, reproduites à d’innombrables exemplaires, si on les rassemble en un lieu quelconque pour les jeter ensuite sur le sol, peuvent produire les Annales d’Ennius, telles qu’on puisse en faire une lecture continue ; je doute pour ma part que le hasard puisse réussir à former un seul vers. Comment alors ces gens-là peuvent-ils prétendre que des corpuscules, dénués de couleur et de toute autre qualité […], dénués de sensibilité, ont formé par leurs chocs désordonnés et fortuits un monde achevé, ou plutôt des mondes innombrables, dont les uns naissent, les autres périssent à chaque moment de la journée50 ?
Cicéron
Les lettres ont aussi reçu le nom d’éléments, par similitude avec les éléments du monde : de même que ces derniers, en se réunissant, forment tous les corps, de même les premiers constituent, en s’assemblant, la voix scriptible, comme si c’était une sorte de corps – et même, en fait, comme le corps qu’elle est vraiment51.
Priscien
À la projeter dans le temps d’une évolution, on pourra dire que l’idée atomique fut produite au moment de l’invention de l’écriture ou des alphabets non idéographiques52.
Michel Serres
Dix nombres primordiaux clos. Selon les dix doigts, donc cinq en face de cinq. Et une alliance unique est établie au milieu, comme celle de la circoncision de la langue et comme celle de la circoncision d’un prépuce.
Vingt-deux lettres de fondement, Il les a gravées, Il les a taillées, Il les a permutées, Il les a pesées, Il les a transformées (transposées), et avec elles, II a dessiné l’âme de tout ce qui est formé et de tout ce qui sera formé53.
Sefer Yetsirah
Le signe de l’alliance de l’humain et du divin
Dans les bien nommées religions du Livre, la révélation orale du dieu unique passe par la médiation des anges ou de prophètes bien humains, mais son verbe aboutit, comme à une fin peut-être téléologique, à un écrit réalisé par les hommes. En grec ancien Biblios ou Biblion comme en hébreu Sefer (le livre), en arabe al-Qurʾān (la lecture, la récitation).
Le Dieu judéo-chrétien est un dieu scribe qui écrit « de son doigt » les tables de pierre de la montagne du Sinaï54 Fig. 14. Il tient, comme ailleurs Zeus, la comptabilité des actions des hommes55. Chez les musulmans, ce sont les anges qui sont des scribes et tout un chacun – s’il est initié – possède sa paire de notaires métaphysiques, celui placé à sa droite notant les bonnes actions, son symétrique les mauvaises.
Les prophètes, dont Abū al-Qāsim Muḥammad ibn ʿAbd Allāh ibn ʿAbd al-Muṭṭalib ibn Hāshim, dit plus sobrement Muḥammad, « le loué », sont des scribes. On retrouve du reste la formule conclusive des scribes mésopotamiens « Il n’en a rien omis, ni ajouté une seule ligne » dans de nombreux textes bibliques et chrétiens comme dans le Deutéronome biblique : « Vous n’ajouterez rien à ce que je vous commande et vous n’en retrancherez rien56. »
Le grand récit du livre saint proche-oriental fait de ce dernier un mélange intriqué de parole incréée et de collecte de notation humaine. Le Coran consignerait « absolument » la parole et la langue divine mais réaliserait cette transitivité intégrale par le truchement ailé de l’ange Gabriel et de vingt-trois ans de révélation au prophète Muḥammad. Sa rédaction et la mise en ordre de ses parties remonteraient, selon la tradition, au troisième calife Othmān ibn ʿAffān, entre 644 et 656. Moïse est « dit-écrit » discuter avec l’Éternel « face à face, comme un homme parle à son ami57 ». Mais ce berger devenu auditeur-lecteur-scripteur – et spectateur de la révélation – a d’abord brisé les tables de l’inscription divine, exaspéré par l’idolâtrie de son peuple prosterné devant l’image sculptée d’un veau tout fait de l’or des femmes et du bas-peuple – soit visiblement la mauvaise voie de la néolithisation. La deuxième rédaction des tables qui ne dure pas moins de quarante jours et nuits, chiffre sûrement remarquable, hésite à désigner l’auteur de son inscription. L’Éternel dit d’abord à Moïse : « Écris ces paroles », puis c’est finalement le très grand qui est « dit-écrit » avoir écrit « sur les tables les paroles de l’alliance, les dix paroles ». Dix commandements que l’on retrouve déjà en partie – par un « plagiat par anticipation » très oulipien avant l’heure58 – sur la stèle d’Hammurabi du xviiie siècle avant notre ère. Mais peut-être est-ce là un effet de langage confirmant que l’homme participe à la puissance du divin dans l’acte de l’écriture-inscription. En tout cas la Bible judéo-chrétienne rassemble des écrits plus ou moins révélés, consignés par toute une série d’hommes dans des formes très variées allant du récit historique au témoignage, à la poésie, en passant par des mythes et des lois. Entre le viiie et le ve siècle avant notre ère, « le » texte biblique est noté en hébreu. Il est traduit en grec, dit-on vers le iiie siècle avant notre ère, à Alexandrie, par 72 érudits. Puis en araméen, en gotique, en arménien, en copte, en arabe, en latin par le très saint Jérôme de Stridon59 au tournant du ve siècle, en éthiopien à partir du vie, en slavon par Cyrille et Méthode au ixe siècle. Ainsi se constituent la Torah, la Bible Hébraïque ou Septante ou Ancien Testament pour les chrétiens, soit des textes et des canons – des ensembles consacrés – à chaque fois assez différents. Le Nouveau Testament chrétien est constitué de textes écrits en grec entre la deuxième moitié du ier siècle et le début du iie, traduits en latin entre le iie et le ive siècles. La Bible chrétienne composée de l’Ancien et du Nouveau Testament sera traduite en langues « modernes » à partir de la fin du Moyen Âge et plus récemment partiellement en klingon60.
Sache ce qui est au-dessus de toi : un œil qui voit, une oreille qui entend et tes actions écrites dans un livre61.
Mishna
L’Éternel dit à Moïse : Écris ces paroles ; car c’est conformément à ces paroles que je traite alliance avec toi et avec Israël. Moïse fut là avec l’Éternel quarante jours et quarante nuits. Il ne mangea point de pain, et il ne but point d’eau. Et l’Éternel écrivit sur les tables les paroles de l’alliance, les dix paroles62.
Exode
Ou bien escomptent-ils que nous n’entendons pas leur secret ni leurs délibérations ? Mais si ! Nos Anges prennent note auprès d’eux63.
Coran
alors que veillent sur vous des gardiens, de nobles scribes, qui savent ce que vous faites64.
Coran
quand les deux recueillants, assis à droite et à gauche, recueillent. Il ne prononce pas une parole sans avoir auprès de lui un observateur prêt à l’inscrire65.
Coran
L’écrit devient le signe de l’alliance avec les dieux. Le signe de leur substance et de leurs secrets. Hermès, le dieu grec interprète des dieux aux pieds et au casque ailés se mêle bientôt de Thot, son cousin égyptien semblablement oiseau ibis mais aussi singe peut-être imitateur. L’herméneutique, science de la transmission, langue seconde, secrétariat de transitivité, se fait hermétique en même temps qu’elle revendique ses codifications et sa puissance sur les réalités. Le monde est une vaste théophanie, une manifestation divine en forme de long texte secret dont on peut peut-être dé-couvrir le chiffre. Le monde est un livre bien avant les sciences de Galilée et René Descartes ou les rites poétiques de Stéphane Mallarmé Fig. 15.
Lis ! Au nom de ton Seigneur qui a créé, qui a créé l’Homme d’une adhérence. Lis ! Ton Seigneur est le Très-Généreux, qui a enseigné par le calame, a enseigné à l’Homme ce que celui-ci ne savait pas66.
Coran
La philosophie est écrite dans cet immense livre qui continuellement reste ouvert devant les yeux (ce livre qui est l’Univers), mais on ne peut le comprendre si, d’abord, on ne s’exerce pas à en connaître la langue et les caractères dans lesquels il est écrit. II est écrit dans une langue mathématique, et les caractères en sont les triangles, les cercles, et d’autres figures géométriques, sans lesquelles il est impossible humainement d’en saisir le moindre mot ; sans ces moyens, on risque de s’égarer dans un labyrinthe obscur67.
Galilée
[…] me résolvant de ne chercher plus d’autre science que celle qui se pourroit trouver en moi-même, ou bien dans le grand livre du monde, j’employai le reste de ma jeunesse à voyager, à voir des cours et des armées, à fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions, à recueillir diverses expériences, à m’éprouver moi-même dans les rencontres que la fortune me proposoit, et partout à faire telle réflexion sur les choses qui se présentoient que j’en pusse tirer quelque profit68.
René Descartes
— Au fond, voyez-vous, me dit le maître en me serrant la main, le monde est fait pour aboutir à un beau livre69.
Stéphane Mallarmé
Liber scriptus proferetur in quo totum continetur. [À la fin des mondes, au jour du jugement dernier : Le livre écrit sera apporté où tout est écrit.]70
Dies Irae
Dis-moi à présent : quand un orateur ou un roi, ayant la puissance d’un Lycurgue, d’un Solon ou d’un Darius, est capable, dans une cité, de devenir un immortel « fabricant de discours écrits », ne se prend-il pas lui-même de son vivant pour l’égal d’un dieu, et la postérité ne se forme-t-elle la même opinion de lui, lorsqu’elle considère ses écrits71 ?
Platon